
Je vous ai déjà parlé de James ? James, c’est mon fils. Il a beaucoup grandi ces dernières semaines. Dimanche matin, soucieux de lui transmettre le fruit de mon expérience, je lui ai appris à se raser. Le petit bonhomme fait déjà preuve de beaucoup de dextérité. Mais s’il a assimilé le geste, il n’a pas encore compris la pertinence de l’acte.
- Dis papa, pourquoi je dois me raser ?
- Pour faire comme tout le monde.
- Dis papa, pourquoi je dois faire comme tout le monde ?
- On vit en société, on essaye d’en respecter les règles.
- Dis papa, c’est quoi une société ?
- Un ensemble de crétins qui ont décidé de vivre ensemble.
- Dis papa, pourquoi ils vivent ensemble ?
- Pour ne pas se sentir seuls.
- Dis papa, c’est pour ne pas se sentir seul qu’on se rase ?
- Oui c’est ça. Enfin non, c’est plus compliqué. Finis de manger ta mousse à raser.
Mon gamin venait encore de mettre le doigt sur un sujet complexe : la vie en société. En fin sociologue de comptoir, je me devais de lui baliser le chemin qui mène à la compréhension de l’être humain dans son rôle d’animal social. Contrairement à la recherche fondamentale traditionnelle, les sciences de comptoir ont pour méthodologie une observation rigoureuse et alcoolisée d’une série d’exemples sortis de leur contexte. Les travaux aboutissent souvent à une conclusion limpide rédigée sous la forme d’un proverbe ou d’un dicton. “Tombera pas plus bas” ou encore “Ce qu’il nous faudrait c’est une bonne guerre” sont gravés dans le zing pour nous rappeler que la vérité est cachée au fond d’un verre de bière.
J’ai récemment été confronté à trois communautés qui bien que fort différentes, partagent beaucoup de caractéristiques communes.
Tu veux toucher ma baguette magique ?
Vous avez sans doute déjà entendu parler de Barry Polders. Ce petit personnage pathétique de littérature enfantine a su réveiller l’imbécile couillon qui sommeillait dans le cœur de tous les adulescents. Le septième et ultime volume de la série vient de paraître simultanément à la sortie de l’adaptation cinématographique du cinquième. Les fans, dont ma femme fait partie, ont hissé cette série puérile au rang de tragédie grecque et chaque événement lié de près ou de loin aux aventures du petit magicien homosexuel déclenche l’hystérie collective.
Samedi, par devoir conjugal, j’accepte de me rendre au cinéma pour une projection de Barry Polders et l’ordre du pénis. Le précédent opus, Barry Polders et la croupe de feu, m’avait déjà laissé dubitatif. Pas de cul et une intrigue digne d’un épisode de derrick, le tout enrobé dans une mièvrerie qui ferait passer Walt Disney pour Russ Meyer.
En chemin, nous passons devant la librairie Waterstone’s ouverte en ce jour de fête nationale belge pour la sortie du roman. Une bande de trentenaires psychopathes attend son fix, l’ambiance est électrique. N’écoutant que ma lâcheté, j’accepte de faire la file pour ma femme et de lui acheter son foutu bouquin. Je me retrouve coincé entre un type monté sur des échasses et son complice, vêtu de noir et un bas nylon sur le visage, qui m’agite un morceau de bois sous le nez. Notre échange verbal tient en ces quelques mots.
- Tu as l’air bien impatient petit homme…
- Fous-moi la paix ou je t’empale sur ta baguette magique.
Je pense avoir raté le concours d’entrée au club des amis de Barry Polders.
Mes amis de Myspace
Le concept de Myspace est très simple. C’est un site web communautaire sur lequel on s’inscrit volontairement pour recevoir du spam. En échange on se fait plein d’amis de Myspace. Quand quelqu’un vous ajoute dans sa liste d’amis de Myspace, il faut le remercier en laissant un commentaire sur sa page.
- Merci pour l’add, je n’ai pas écouté ta musique, mais c’est génial, continue !
J’avais pour intention de créer mon Myspace rien qu’à moi avec mes amis de Myspace personnels. Malheureusement il existe deux types de Myspace. Le Myspace normal, pour les glands, et le Myspace Music, pour les musiciens. J’ai mis deux jours à chercher comment mettre mes morceaux en ligne avant de constater que j’avais un Myspace de gland où l’opération est impossible. Le lecteur averti répliquera qu’il suffit d’ouvrir un Myspace de la bonne catégorie pour trouver une solution à mon problème, mais c’est sans compter sur les amis de Myspace déjà validés.
Il faut savoir que Myspace vous fournit gratuitement trois amis de Myspace à la minute. En deux jours j’ai accumulé assez d’amis de Myspace pour plusieurs vies. J’envisage même de revendre une partie de mes amis de Myspace sur Ebay. Si je change de catégorie de Myspace, mes amis de Myspace risquent de perdre ma trace. Je ne peux pas courir pareil risque.
Myspace c’est un peu comme recopier l’annuaire dans son répertoire téléphonique. Maintenant je me sens moins seul grâce à mes amis de Myspace pour la vie. Tant pis pour la musique. Myspace c’est trop punk dans le concept.
V.R.P. Area
Il y a quatre semaines, une blogueuse célèbre que nous appellerons Sophie la folle pour conserver son anonymat m’envoie une invitation au site communautaire V.R.P. Area. Les utilisateurs, principalement de jeunes goths à la sexualité encore hésitante, sont organisés selon une hiérarchie directement induite par leur degré d’implication dans la société virtuelle. Ma marraine a besoin de victimes pour prendre du galon et pouvoir observer le comportement de cette communauté sur le plan littéraire. Le tout est inscrit dans le cadre de sa thèse de doctorat. Design irréprochable, interface ergonomique, j’accepte.
Soucieux de faire progresser ma parente, je joue le jeu et tente de faire publier un article pour à mon tour monter en grade dans le petit système féodal. La plupart des articles publiés sur ce site sont des copier/coller d’encyclopédies paramédicales traitant de déviances sexuelles. Je choisis rapidement le cercle consacré au fétichisme et propose un article ayant pour sujet une de mes passions : l’hamstérophilie. Par rigueur scientifique, je le cite dans son intégralité.
On confond souvent l’hamsterophilie avec ce sport qui consiste à repeindre ses sous-vêtements en levant de la fonte. Il n’est pourtant pas question d’épaulé-jeté dans le sujet qui nous préoccupe.
30 millions d’amants
Nous sommes nombreux à avoir partagé nos joies et nos peines d’enfant avec un petit rongeur domestique mieux connu sous le nom de hamster. Ceux qui ont eu la chance de tenir ces petites boules de poils au creux de leurs mains savent à quel point il est difficile de résister au mignon petit mammifère. Compagnon de jeu naturel des plus petits, il arrive souvent qu’à l’âge adulte la relation d’amitié se transforme en des sentiments plus forts. Peu à peu, la complicité fait place à la passion.
Pourtant, même si le désir se fait pressant, le passage à l’acte est à proscrire. De par sa morphologie, le hamster peut difficilement entretenir des rapports sexuels classiques avec un humain. Cependant, il existe bien d’autres manières de se donner du plaisir sans mettre en danger la santé de son petit compagnon.
Entretenir le désir
Le marché des tenues affriolantes pour rongeurs étant limité, il est souvent nécessaire de recourir au bricolage maison. Quelques coups de ciseaux dans un ballon à gonfler de couleur noire et vous obtenez une superbe tenue en latex. Pour l’application du verni à ongles, préférez les pinceaux à poil de martre de type court. Il est prudent de vérifier que les différents accessoires prévus soient adaptés à votre hamster. On trouve dans le commerce des mini pinces à linge parfaitement adaptées aux mamelons de la fouine ou de la belette, mais dangereuses pour un animal de la taille du hamster.
Détournement de mineur
Affublé d’un casque et d’une lampe de mineur, votre petit partenaire part à l’assaut de vos terriers les plus intimes. Et là, c’est le drame. Suffocation, éboulements ou coup de grisou sont autant de dangers potentiels à l’issue souvent fatale. Il ne faut jamais laisser un hamster vous explorer tête la première. Préférez les pattes arrières, pas plus loin que le nombril, et prenez la précaution de lui confectionner un harnais de rappel à l’aide d’ingrédients usuels tels que de la ficelle à rôti et du papier collant.
Ho oui ! Fais-moi mal !
En plaçant sur ses organes génitaux deux électrodes reliées par une dynamo à la roue de son hamster, l’amateur de sensations fortes peut prendre du plaisir toute la nuit sans que jamais son partenaire ne faiblisse. Nombreux sont les rongeurs à préférer une activité nocturne, mais il est possible de les stimuler en journée en occultant les sources de lumière. Attention toutefois à ne pas pratiquer cette activité sous la douche ou dans le bain afin d’éviter un accident domestique connu du grand public sous le nom de syndrome de Claude François.
Et ils eurent beaucoup d’enfants ?
En matière de contraception, pas de souci à se faire. La littérature médicale ne recense pas de fécondation entre un humain et un hamster. Cependant, en cas de partenaires multiples, il est fortement recommandé de se protéger. Cet article n’a pas la prétention d’être exhaustif et ne fait que mettre en avant quelques suggestions. Il reste quantité de voies à explorer et c’est à chaque couple de trouver le modus operandi qui pourra combler son désir dans le respect du consentement mutuel. Bon amusement !
Au bout de quelques heures, je suis contacté par une sorte de mère maquerelle prépubère cachée sous le pseudonyme Tinky Winky. Mon article est hors sujet et ne sera pas publié. J’ai ensuite proposé un papier sur le Shibari adapté aux femmes troncs mais il a subi le même sort.
On ne plaisante pas avec le fétichisme sur V.R.P. area. On se paluche entre goths en matant du hentai et on s’exhibe paré de ses plus beaux filtres photoshop. Je dois admettre que sur les 16808 utilisateurs, j’en ai rencontré trois qui sortaient du lot. Madame Hemma et la princesse Layla, un couple de lesbiennes militantes poilues comme des ours et pleines d’esprit deux jeunes filles biens sous tous rapports *, et monsieur Yan, une sorte de Han Solo avec un kilt et une Les Paul Classic. En cherchant bien, j’aurais certainement pu trouver d’autres spécimens d’êtres humains cérébrés, mais je n’ai pas eu la patience de persévérer.
C’était long ? Ca vous apprendra à vous plaindre qu’il y a de la poussière sur les murs de mon vénérable broll. Tâchons de conclure.
De mes rencontres avec ces trois communautés, les trentenaires attardés, les punks de la grande consommation et les goths onanistes, j’ai pu tirer un enseignement. L’homme n’a jamais été aussi seul que depuis le grand exode des replis communautaires. Il est temps dans notre société de le remettre à sa place : Accoudé au bar dans un bistrot.
* Tout le monde peut se tromper.
Ambiance musicale : Unkle – Restless – War Stories